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Extrait offert · Chapitre 1

Le train

Maeel.IA : Le bug de Neuralis — Maïté Verhoeven

À mon fils, Liam, qui m'a soufflé Maeel sans s'en douter.
Garde toujours le premier mot et le dernier.

À tous les cerveaux qui ne tournent pas comme les autres.
Ce n'est pas un défaut à cacher. C'est votre façon de descendre l'écorce.


Note au lecteur

Ce livre est une histoire, pas un cours. Tu peux le lire d'une traite et ignorer tout le reste. Mais au fil des chapitres, tu trouveras des défis sous le titre : « À ton tour ».

Pour les relever, il te faut quatre choses : un cahier, un stylo, l'accès à une IA générative et quelques minutes.

Je n'ai aucune collaboration payante avec les IA citées dans le livre. À l'heure où j'écris ces pages, ce sont les plus populaires en nombre d'utilisateurs. Le paysage des IA génératives change vite, tant dans la popularité des outils que dans leur performance.

Et il arrive encore que les IA génératives se trompent dans leurs réponses. C'est justement ça, le jeu : teste, note, compare. Ne me crois pas sur parole, et ne crois pas la machine non plus.

Une dernière chose, la seule règle du carnet : c'est toi qui écris en premier. Ne délègue jamais ta réflexion à l'IA.

Bonne lecture et bonne exploration ! Maïté

« Ce qui t'appartient ne peut pas être universel. Sinon ça appartient à tout le monde, donc à personne. »

Dernier dimanche d'août 2026, 14h45.

Soixante-trois pylônes électriques depuis qu'ils étaient partis. Maeel les comptait sans le vouloir. Les arbres, les champs, les pylônes se répétaient comme un motif que cet adolescent de 14 ans avait mémorisé depuis le départ. Son cerveau faisait ça tout seul, comme on respire.

En face de lui, sa mère, Sophie, semblait pleurer en silence. Son corps tremblait comme si elle devait retenir quelque chose de trop grand pour ses yeux rougis. Une larme, peut-être. Maeel ne pouvait pas vérifier. Pour vérifier, il aurait fallu la regarder.

Et s'il la regardait, quelque chose en lui se briserait. Il ne savait pas encore comment recoller ce genre de chose.

Alors il continuait à compter. Soixante-quatre. Soixante-cinq.

Le train fonçait vers Neuralis. Cet endroit dont on lui avait répété que c'était une chance. Une opportunité. Maeel n'était pas sûr d'y croire.

Le wagon vibra légèrement. Une odeur traversa l'air, sucrée, artificielle. Un paquet de bonbons, sans doute, ouvert trois rangées plus loin.

Le cerveau de Maeel faisait ça aussi : classer, archiver, ranger. Parfois, il ressortait un dossier, un souvenir sans le vouloir. Et cette odeur de bonbons venait d'en déclencher un.

* * *

Halloween. Trois ans plus tôt.

Il avait onze ans la première fois qu'il avait vraiment compris qu'il était différent des autres.

Pas différent, comme on dit pour se vanter d'avoir un enfant extraordinaire. Différent comme un système d'exploitation incompatible avec le reste du réseau.

C'était fin octobre. Sa mère et Mike, son beau-père, avaient organisé un week-end « surprise » pour fêter Halloween : un parc d'attractions à trois heures de route. Ils avaient souri en lui annonçant ça, la veille au dîner, comme si le mot « surprise » était forcément synonyme de « bonheur ».

Maeel n'avait pas su comment réagir. Il avait souri pour leur faire plaisir.

Le lendemain matin, il avait senti « la chose » commencer dès leur arrivée au parc. Une compression dans la poitrine, une vigilance excessive. Puis le bruit. Les haut-parleurs diffusaient une musique d'horreur en boucle, grave, répétitive. Des milliers de personnes, rivalisant de créativité et d'horreur, arpentaient les allées pavées. On croisait des squelettes titubants, des sorcières, des vampires, et d'autres créatures sorties tout droit des films les plus effrayants. Ces costumes défilaient autour de lui comme des erreurs visuelles, des visages qui n'étaient pas des visages, du sang faux sur des joues souriantes, de fausses tronçonneuses qu'on démarrait pour faire crier les gens.

Son cerveau ne savait pas comment traiter tout ça en même temps.

Mike et Sophie avaient voulu qu'il monte avec eux dans un grand huit. Maeel avait regardé la structure métallique s'élever au-dessus des arbres, les chariots qui disparaissaient dans un virage à 70 kilomètres heure, les cris des gens dedans. Des cris d'excitation, lui disait Sophie. Il ne comprenait pas la frontière entre ces cris-là et les autres.

— Allez, viens, c'est fun. T'as presque douze ans et t'as la bonne taille, dit Mike en accompagnant sa phrase d'un clin d'œil complice.

Maeel n'était pas monté dans le grand huit. Mike avait haussé les épaules, pas méchamment, mais parce qu'il ne comprenait pas pourquoi cet ado n'aimait pas les mêmes choses que lui à son âge.

À midi, dans le restaurant self-service bondé du parc, les odeurs se superposaient. Les conversations des nombreuses tables aussi. Un enfant derrière Maeel criait quelque chose en riant, encore et encore.

La saturation arriva comme un tsunami qu'on voit de loin et dont il est impossible de s'échapper.

Maeel posa sa fourchette et se leva d'un coup. Il demanda la carte magnétique de la chambre à Sophie, traversa le restaurant et remonta seul l'allée centrale du parc vers l'hôtel où lui et sa famille logeaient. Arrivé devant la porte de sa chambre, il glissa la carte dans le lecteur, ferma les rideaux, alluma la lampe de chevet et s'allongea sur son lit, dans le silence reconquis de cet espace réconfortant. Il passa le reste de la journée là.

Sophie le rejoignit une heure plus tard, Mike derrière elle. Ils ne crièrent pas. C'était presque pire. Sophie s'assit au bord du lit et posa sa main sur le bras de Maeel sans rien dire pendant un long moment.

Le lendemain, ils quittèrent le parc après le petit-déjeuner. Maeel compta les lignes blanches sur la route du retour, jusqu'à s'endormir. Peu avant, il avait aperçu le visage de sa mère dans le rétroviseur. Quelque chose y était installé qu'il n'avait jamais vu auparavant. Pas de la tristesse. Pas de la colère. Autre chose.

Il avait mis du temps à mettre un mot dessus. De l'impuissance.

* * *

Le week-end d'Halloween n'était pas le début. C'était juste le moment où tout était devenu impossible à ignorer.

Le début, lui, remontait à bien avant. Peut-être à toujours.

Sa mère avait commencé à s'interroger quand Maeel avait neuf ans. À l'école, tout allait bien : il lisait mieux que les autres, calculait correctement et rapportait de bonnes notes. Pourtant, certaines choses que les autres enfants faisaient naturellement lui demandaient un effort immense.

Les copains, par exemple. Les autres enfants invitaient des amis et organisaient des après-midis pour jouer ensemble au foot, à la guerre ou à la console. Maeel, lui, ne comprenait pas l'intérêt de ces invitations. Pas parce qu'il ne les aimait pas. Mais parce que ses copains, ensemble, produisaient un niveau de désordre qu'il ne savait pas apprécier ni même gérer.

Les anniversaires, c'était pire. Chaque année, jusqu'à ses 12 ans, Sophie avait essayé de faire de cette journée un moment spécial. Elle organisait des activités avec quelques camarades ou la famille, commandait un gâteau avec des bougies et préparait de beaux cadeaux. Et chaque année, Maeel passait sa propre fête dans un état de tension, en mode survie. Il souriait au bon moment, ouvrait les cadeaux dans l'ordre et remerciait comme il fallait. Puis, dès que tout était fini, il regagnait sa chambre pour s'allonger, vidé d'avoir joué quelqu'un d'autre.

La musique, encore. Dans sa famille, tout le monde aimait la musique, sauf lui. La musique était omniprésente à chaque trajet en voiture, dans le salon et dans la cuisine. Sophie chantait régulièrement en cuisinant, ce qui faisait fuir Maeel à l'étage, les mains sur ses oreilles. Pour lui, la musique n'était rien d'autre que du bruit.

Les voyages aussi. Le dépaysement que les adultes décrivaient comme une chance, cette promesse d'ailleurs et de nouveauté, Maeel le vivait comme une succession d'informations inconnues à décoder en temps réel. De nouveaux sons, de nouvelles odeurs, de nouveaux espaces. D'autres enfants adoraient ça. Lui survivait à chaque nouvelle destination.

Sa mère voyait tout ça. Chaque jour, elle voyait des choses différentes de celles des autres enfants. Ces comportements ne correspondaient pas aux grilles de lecture admises par la société et elle le savait.

Elle avait longtemps cherché des réponses auprès de spécialistes. Le premier psychologue avait envisagé un traumatisme lié au divorce, survenu quand Maeel avait cinq ans. La deuxième avait parlé d'hypersensibilité, la troisième d'anxiété sociale. Maeel avait enchaîné exercices, tests, séances et protocoles, sans que rien ne change. On ne traitait toujours pas ce qui l'atteignait vraiment.

Sophie n'avait pas abandonné. Elle avait encore cherché avec l'énergie têtue d'une maman qui sait qu'elle ne s'est pas trompée de problème, juste de spécialiste. Elle avait posé des questions sur des forums, comparé des témoignages et cherché des réponses dans des livres. Elle avait fini par emmener Maeel chez le docteur Gosset, un pédopsychiatre réputé pour les profils atypiques chez les adolescents.

Le cabinet était au deuxième étage d'un centre pluridisciplinaire. Les murs étaient de couleur sable, un ton apaisant. Lors de la première consultation, le docteur avait regardé Maeel d'une façon différente de celle des autres psychologues, pas comme un problème à résoudre, mais comme un mystère à comprendre.

Il avait posé un tas de questions à Maeel et à Sophie au fil des séances qui se déroulaient toutes les deux semaines. Il avait parfois hoché la tête lentement, comme si les réponses apportées confirmaient quelque chose qu'il avait déjà envisagé.

Dix séances plus tard, le verdict.

Trouble du spectre de l'autisme. TSA.

Le docteur Gosset avait adopté une voix calme et des phrases bien construites pour leur annoncer.

Maeel avait regardé le mur beige pendant qu'il parlait.

Il ne savait pas si c'était une bonne ou une mauvaise nouvelle. Il avait maintenant un nom pour ce qui le rendait « bizarre ». Une étiquette. Certains jours, elle l'aiderait à se comprendre. D'autres jours, elle pèserait comme un handicap qu'il ne pourrait jamais quitter.

Le soir, sa mère lui prépara son plat préféré : des tagliatelles carbonara. Mike était là aussi. À leur retour, Sophie l'avait pris à part pour lui annoncer le diagnostic. Il était resté silencieux, non par gêne, mais par respect. Tous trois mangèrent sans évoquer le diagnostic, ni grand-chose d'autre. Et ce silence autour de la table fut peut-être ce que Maeel avait connu de plus doux depuis longtemps.

Je ne savais pas comment t'aider, Maeel.

Sa mère ne l'avait pas dit ce soir-là. Elle le dirait plus tard. Mais Maeel l'avait lu sur son visage, entre son assiette et les regards lourds qu'elle échangeait avec Mike.

Mike, lui, avait essayé, depuis le début, d'entrer dans la vie de Maeel. De construire quelque chose. Maeel n'avait pas su comment faire, pas par rejet, mais par incapacité à naviguer dans ce flou entre l'inconnu et la confiance. Mike avait quand même continué, patiemment. Un pilier discret qu'on ne remarque pas, mais dont l'absence ferait tout s'effondrer.

Le père biologique de Maeel, lui, n'était nulle part. Une présence si effacée que ce dernier avait fini par ne plus chercher à la tracer.

* * *

Maeel ferma les yeux. Il pensa à la dernière dispute, trois jours plus tôt. Sa mère avait crié parce qu'elle ne comprenait pas. Il s'était tu parce que les mots ne venaient pas. Comme toujours. Deux systèmes incompatibles essayant de communiquer dans des langues différentes, s'épuisant à traduire, finissant par hurler faute de dictionnaire.

— Tu pourrais juste me répondre, Maeel. Un mot. N'importe lequel, avait crié Sophie.

Il aurait voulu lui expliquer que ce n'était pas de la mauvaise volonté. Que son cerveau, parfois, choisissait de protéger le reste en coupant l'accès au langage. Mais les mots ne sortaient pas.

La décision avait pris plusieurs mois. Pas la sienne. Une réunion, un mercredi après-midi, dans une salle au fond de son école. Le docteur Gosset, la directrice, sa mère et lui, présent mais pas vraiment consulté.

— L'Institut Neuralis propose un accompagnement sur mesure pour les adolescents neuro-atypiques. Les résultats sont très encourageants, avait commencé la directrice.

— Maeel a besoin d'un environnement adapté, répondit le pédopsychiatre.

— Ce n'est pas un échec. C'est une opportunité, avait-il renchéri.

Il avait regardé par la fenêtre pendant qu'ils parlaient tous les trois. Dans la cour, deux pigeons se disputaient un morceau de pain. L'un d'eux avait fini par lâcher prise et s'envoler. L'autre, victorieux, avait englouti seul la bonne mie.

Maeel avait pensé à ce pigeon longtemps.

* * *

Ce matin, Mike avait conduit jusqu'à la gare. Bagages dans le coffre sans un mot, vérification que rien ne manquait, portière tenue. Sur le quai, pas de grand discours. Il n'en faisait jamais. Une main brève sur l'épaule de Maeel. Puis un regard pour Sophie, tranquille et direct, qui disait sans mots qu'il savait, qu'il voyait, qu'il était là. Elle avait posé sa tête contre son épaule pendant une seconde. Une seule. Puis elle s'était redressée et était entrée dans la gare avec Maeel. Avait-elle seulement pris la bonne décision…

* * *

Le train ralentit à l'approche de sa destination. Maeel regarda enfin sa mère.

Elle avait les yeux rouges mais le visage droit. Dans sa main gauche, elle tenait son smartphone qu'elle regardait sans rien lire. Elle ne voyait pas non plus que son fils la regardait.

Il voulait lui dire : « Je ne t'en veux pas ». Il voulait lui dire : « Je sais que tu fais de ton mieux. »

Mais les mots étaient trop grands pour ce compartiment.

Ça avait toujours été comme ça. Les chiffres venaient tout seuls, les pylônes, les lignes blanches, sans qu'il les appelle. Les mots pour les gens, eux, ne venaient jamais quand il en avait besoin. Il pouvait compter le monde entier. Il ne savait pas dire à sa propre mère la seule phrase qui comptait.

Alors il se retourna vers la vitre, le regard vide.

Le train entra en gare. Un panneau blanc glissa dans son champ de vision :

NEURALIS. Terminus.

Sophie fut la première à se lever. Maeel ramassa son sac et se leva ensuite. Il suivit le mouvement de la foule qui sortait du train.

C'était tout ce qu'il savait faire pour l'instant : suivre le mouvement et espérer qu'une part de lui se sentirait mieux là où sa mère l'emmenait.

La suite ?

Maeel vient d'arriver à Neuralis. Il ne sait pas encore que l'endroit conçu pour l'apaiser cherche surtout à le lisser.

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